June 22, 2021

Intelligence artificielle et grand capital, même combat, selon Pablo Jensen

Le livre. Voici un livre court et stimulant, qui repose d’ailleurs sur une belle surprise. Le physicien Pablo Jensen tire un fil inattendu pour lier l’une des innovations techniques majeures de ces dernières années à l’une des théories économiques qui ont le plus marqué nos sociétés. À savoir, les réseaux de neurones artificiels, ou apprentissage en profondeur, et le néolibéralisme. En une centaine de pages, l’auteur, après avoir défini ces deux notions, expose entre elles des analogies fécondes. Et les trouvant tous deux limités, il décrit des voies à la fois scientifiques et politiques pour corriger leurs défauts.

A l’origine de cette connexion inattendue, il y a la sixième référence bibliographique d’un article publié en 1958 par Frank Rosenblatt, décrivant le premier réseau de neurones artificiels, le Perceptron. La note renvoie à un livre de 1952 sur la psychologie théorique d’un futur prix Nobel d’économie, l’Autrichien Friedrich Hayek, considéré comme l’un des penseurs du néolibéralisme, qui met l’accent sur la concurrence et le marché.

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Quelle relation entre les deux ? En fait, Hayek a cherché à décrire l’émergence de nos sensations avec des lois physiques. Il voulait aussi comprendre comment un ordre peut émerger de tant de cerveaux différents. Et c’est assez proche de ce que fait un algorithme d’intelligence artificielle, comme le Perceptron ou ses successeurs : il se construit en ajustant ses millions de paramètres afin de répondre parfaitement à une série de questions.

Commande spontanée

Cela rejoint la vision de Hayek des sociétés et de l’économie. Les neurones sont les agents d’un marché. L’architecture neuronale correspond à l’organisation de ce marché. Les « stimuli » sur les neurones sont les prix. Enfin, sans fixer de règles générales individuelles, dans les deux cas émerge une réponse ou un prix qui correspond aux objectifs généraux fixés. Un ordre spontané surgit sans que personne ne puisse vraiment l’anticiper et, surtout, ne puisse l’expliquer.

Cependant, cela a quelques défauts. Par exemple, l’IA résout des questions complexes, mais n’aide pas toujours à comprendre pourquoi telle ou telle réponse est venue, apportant finalement peu de connaissances sur le monde qu’elle décrit. Politiquement, le néolibéralisme apparaît « autoritaire » puisqu’il élimine la question centrale des objectifs généraux des marchés et soumet donc les individus à des lois qui leur échappent.

En conclusion, Pablo Jensen, qui avait déjà décrit les difficultés de mathématiser les individus dans Pourquoi la société ne se laisse pas mettre en équation (Seuil, 2018), ose proposer une organisation politique qui n’ait pas les défauts du néolibéralisme ou de l’IA. Un soupçon de « planning » pour avoir des règles. Une pincée de « marché » pour se sortir de situations complexes. Un peu de « communs » pour des organisations aux objectifs collectivement débattus. Et beaucoup d’intelligence pour imbriquer et relier ces trois « outils » entre eux. Facile.

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