June 23, 2021

Au Cameroun, des milliards de francs CFA dédiés à la lutte contre le Covid-19 détournés

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Une équipe de soignants à l'hôpital Laquintinie de Douala, en novembre 2011.

« Mes patients n’avaient pas d’oxygène. Le personnel infirmier manquait d’équipement de protection individuelle. C’est toujours comme ça. Beaucoup sont morts. Nous aurions pu les sauver si nous n’avions pas eu ces lacunes », déplore le docteur Simon*, assis derrière son bureau à l’hôpital Laquintinie de Douala, l’un des centres de prise en charge des patients infectés par le Covid-19 dans la capitale économique du Cameroun.

Le regard rivé sur son smartphone, il parcourt le rapport d’audit de la chambre des comptes de la Cour suprême. « Je ne peux pas croire que ce gouvernement ait choisi de détourner des milliards de francs CFA et de laisser mourir des innocents, confie le médecin. C’est cruel. “

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Le document de 20 pages daté de mars 2021 a fuité sur les réseaux sociaux le 19 mai. La Chambre des comptes fait le point sur l’utilisation du fonds spécial de solidarité nationale créé en 2020 par Paul Biya, président de la République depuis trente-huit ans, « Pour la lutte contre le coronavirus et ses répercussions économiques et sociales » au Cameroun.

Doté de 180 milliards de francs CFA (quelque 275 millions d’euros), il devait servir, entre autres, à l’achat d’équipements de protection, de tests, d’ambulances, de médicaments, et aux soins de quarantaine des voyageurs.

“Beaucoup d’abus”

Si la chambre des comptes constate que la stratégie du gouvernement a été “Rapide” voir “Bien développé”, permettant ainsi de contenir la propagation de la pandémie, il constate cependant que la gestion financière a « A révélé des faiblesses et révélé de nombreux abus ».

Des soupçons de corruption circulaient depuis plusieurs mois à Yaoundé, la capitale. Début avril, la Présidence de la République a repris la gestion du Covid-19, confiée depuis 2020 au Premier ministre Joseph John Ngute et à son gouvernement.

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UNE « Volonté soudaine », selon Sarah Saadoun, chercheuse senior à la division entreprises et droits humains de Human Rights Watch (HRW), qui serait liée aux négociations avec le Fonds monétaire international (FMI) pour un troisième prêt d’urgence.

Le rapport d’audit commandé à la Cour suprême aurait permis aux autorités de s’attirer les bonnes grâces du FMI. Avec un certain succès : dans un communiqué publié le 27 mai, l’institution internationale a annoncé avoir conclu un nouvel accord avec le Cameroun, indiquant néanmoins que « Des efforts pour améliorer la gouvernance avec une application effective du cadre juridique anti-corruption seront également essentiels ».

« Covidgate »

Dans le rapport d’étape de la chambre des comptes, déjà qualifiée de « Covidgate » au Cameroun, les auditeurs ciblent spécifiquement deux ministères qui ont joué un rôle “Role central” dans la réponse à la pandémie : le Ministère de la Santé Publique et celui de la Recherche Scientifique et de l’Innovation.

Opacité dans l’attribution des marchés, dépassements des budgets alloués, malversations, surfacturations flagrantes… Le tableau dressé est accablant. Une mauvaise gestion qui est bien illustrée par le volet sur les tests de dépistage rapide acquis via les sociétés Mediline Medical Cameroun (MMC) et Moda Holding Hong Kong (actionnaire de MMC) de Mohamadou Dabo, homme d’affaires camerounais et consul honoraire de Corée du Sud, également proche du régime de Yaoundé.

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Selon la Chambre des comptes, MMC a bénéficié d’un “Quasi-monopole”, remportant 90 % des tests achetés pour 95 % des crédits engagés, au détriment de deux autres prestataires locaux qui ont pourtant “Éprouvé” dans la vente de médicaments et de dispositifs médicaux.

Moda Holding, de son côté, a facturé au ministère de la Santé des frais de transport « Non proportionnel aux quantités de tests délivrés ». Ainsi, notent les auditeurs, un test Covid-19 acheté chez MMC coûtait 17 500 francs CFA (près de 27 euros) l’unité, soit 10 415 francs CFA (près de 16 euros) plus cher que le prix du fabricant SD Biosensor. qui l’a vendu 7 084 francs CFA (près de 11 euros), ce qui a coûté à l’Etat 14,5 milliards de francs CFA (quelque 22 millions d’euros).

Les aidants ne sont pas protégés

Au quatrième trimestre 2020, alors que le Fonds mondial de lutte contre le VIH, la tuberculose et le paludisme proposait ses tests à 2 932 francs CFA (4,50 euros) l’unité, le gouvernement a continué à s’approvisionner auprès de MMC, société créée en 2017 et dont “Le solde était nul” jusqu’au 2 juin 2020.

« Nous pouvons conclure que Mediline Medical Cameroun a été réactivé pour les besoins de la cause », précisent les auditeurs, qui constatent le dépassement de 21 milliards de francs CFA (32 millions d’euros) du budget initial alloué à l’achat des tests ou l’absence de 610.000 tests de dépistage facturés par MMC et manquants dans l’inventaire.

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Depuis le début de la pandémie, les difficultés de dépistage ont alimenté les réseaux de corruption et encouragé l’achat de faux tests négatifs par les personnes souhaitant voyager. Les soignants, eux, n’ont cessé de se plaindre de problèmes de primes ou de manque de matériel.

Selon le bilan de situation du Covid-19 du 13 au 19 mai, 2 664 d’entre eux ont été contaminés pour 39 décès au Cameroun. “Le personnel n’est pas protégé, ni pris en charge gratuitement comme le dit le ministre de la Santé”, dénonce Essiane Endameyo, secrétaire général de l’Union nationale des établissements et entreprises du secteur de la santé.

« Ce pillage excessif qui met le pays en lambeaux »

Un de ses amis et collègues est décédé il y a trois mois après avoir été hospitalisé à « Le vieil orque », une annexe de l’hôpital central de Yaoundé transformée en centre de soins pour malades du Covid-19, surnommée “Le mouroir”.

Dans le rapport, la chambre des comptes précise que l’acquisition d’équipements de protection individuelle a été budgétisée à près de 3 milliards de francs CFA et des engagements ont été pris à hauteur de 23 milliards, soit un dépassement de 20 milliards. L’achat de ces équipements à des prix supérieurs à ceux fixés par l’Etat a également fait perdre au Trésor 1,2 milliard de FCFA.

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Depuis sa publication, le rapport a suscité l’indignation dans le pays. « On se demande où on va en arriver avec ce pillage à outrance qui déchire le pays en lambeaux », dénonce Philippe Nanga, coordinateur de l’ONG Un Monde Avenir et secrétaire général de la plateforme des organisations de la société civile à Douala.

Si ministres et responsables ont depuis été entendus par les enquêteurs du Tribunal pénal spécial (TCS) – créé pour enquêter et juger les personnes soupçonnées d’avoir détourné des fonds publics – de nombreux Camerounais appellent à la démission voire à l’arrestation de Manaouda Malachie, ministre de la Santé, ou Madeleine Tchuente, ministre de la Recherche scientifique et de l’Innovation.

Dans un communiqué, Emmanuel Sadi, le porte-parole du gouvernement, a réagi en dénonçant une « La frénésie médiatique » Et un « Vengeance populaire » en ignorant le ” Présomption d’innocence “. La remarque a irrité certains Camerounais, qui se sont soulevés contre ce double standard dont de nombreux opposants et membres de la société civile aujourd’hui emprisonnés n’ont pas bénéficié.

« Cette tourmente ne changera pas le régime. Malheureusement, ce ne sont pas les vrais voleurs qui iront en prison, seulement ceux avec moins de soutien au sommet ou les plus encombrants. J’ai de jeunes médecins qui me disent depuis quelques jours qu’ils cherchent des voies et moyens pour quitter le pays. Ils ont raison. A quoi bon se sacrifier et voir ses patients mourir alors qu’ils auraient pu être sauvés ? “, demande un membre de l’ordre médical camerounais.

Dans la conclusion de son rapport, la chambre des comptes de la Cour suprême a relevé trente erreurs de gestion et recommandé l’ouverture de dix procédures concernant des faits susceptibles de constituer des infractions pénales.

* Prénom de prêt, car la personne a souhaité garder l’anonymat.

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