June 23, 2021

Pap Ndiaye, un historien dans l’arène

Il aurait pu rester ce professeur qui joue des vinyles de jazz à ses élèves. Toujours en jean, jamais en cravate, courant en anglais, hyper-pointu sur l’histoire sociale des États-Unis. « Il donne à ses cours un côté MC [master of ceremony], témoigne sa collègue de Sciences Po l’historienne Emmanuelle Loyer. Les élèves adorent. “ Un cousin d’Amérique, Noir mais pas tout à fait, cool en toutes circonstances. Ses modèles sont des saxophonistes, des écrivains – Aimé Césaire, le poète de la négritude, est son idole.

Mais Pap Ndiaye n’est pas musicien, ” Malheureusement “, ni auteur de littérature – « Ma sœur, Marie, a pris le poste ». C’est un historien dont la petite histoire a croisé la grande. “A 25 ans, j’ai réalisé que j’étais noir”, il a dit. C’était il y a plus d’un quart de siècle, sur un campus américain. Sa « noirceur », on dirait aujourd’hui, ne le laissait plus tranquille.

Au printemps 2021, il sent l’appel du devoir. Emmanuel Macron appelle au sang neuf au Musée national d’histoire de l’immigration. Inquiet des tensions identitaires qui montent en France depuis plusieurs années, il cherche un lieu, et une personne, pour calmer le débat. « Un an avant l’élection présidentielle, le président a souhaité une transformation symbolique du musée, explique Mercedes Erra, co-fondatrice de l’agence de communication BETC et présidente du conseil d’administration du Palais de la Porte-Dorée. Un directeur de médias, pacificateur, qui sortirait du sérail des conservateurs. ”

« Boîte à chagrin »

Selon le sociologue Michel Wieviorka, la réalité est très politique : « Le chef de l’État a voulu envoyer un signal politique pour contrebalancer les positions des ministres Jean-Michel Blanquer [éducation], Frederique Vidal [enseignement supérieur] et Gérald Darmanin [intérieur]. » En particulier, tous trois ont dénoncé ces derniers mois la “Ravages de l’islamo-gauchisme”.

Pap Ndiaye, au Musée national d'histoire de l'immigration, le 30 avril.

Pap Ndiaye, spécialiste de l’histoire des empires à Sciences Po, se porte volontaire : « A 55 ans, enseignante à l’institut pendant cinq ans, il était temps pour moi de passer à une forme d’action », il explique. Mais ses amis l’alertent. « On a tout de suite vu que c’était une grosse affaire, confie un. Lui, non. Il a dit qu’il devait partir, que c’était une nécessité. ”

Nommée le 11 février en remplacement d’Hélène Orain, l’historienne sait que, sous sa splendeur Art déco, ce Palais de la Porte-Dorée, à Paris, est « Une boîte à tristesse ». Les conservateurs du musée le surnomment « Le cimetière des éléphants », pas seulement à cause des défenses l’ivoire qui s’y trouve. Érigé « A la gloire de la France colonialiste et civilisatrice », en 1931, l’édifice est toujours l’emblème de l’Exposition coloniale qui se tient cette année-là au bois de Vincennes, avec ses zoos humains et ses défilés de tirailleurs sénégalais. Un monument de propagande qui trône toujours au milieu des palmiers, soixante ans après le démantèlement de l’empire.

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