« Le Livre d’Elias », de Chab, une plongée dans l’épouvante du terrorisme sahélien

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Le Malien Chab Touré.

Comment raconter l’impact de l’apparition du terrorisme dans la bande sahélienne sur les vies simples ? Comment dire le quotidien rétréci par la peur, les prises de risque que sont devenus chaque déplacement dans l’espace public, la tension permanente des esprits, la douleur des cœurs face aux deuils, l’amenuisement des fêtes et du plaisir des corps ? C’est à partir de ces interrogations obsédantes que Chab Touré a tissé son texte, Le Livre d’Elias, paru au Mali aux éditions de La Sahélienne.

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Philosophe de formation, professeur d’esthétique auprès d’étudiants plasticiens, l’auteur était jusqu’alors connu comme un acteur émérite de la scène culturelle malienne. Diffuseur et promoteur d’art, il a fondé un lieu d’exposition à Bamako (2000-2008), puis a déplacé son activité au centre du pays, à Ségou. Avant d’être contraint à fermer à cause de la situation sécuritaire, quand les indépendantistes du Mouvement national de libération de l’Azawad, alliés à des groupes djihadistes, ont conquis les grandes villes du nord du Mali il y a neuf ans, déstabilisant le pouvoir à Bamako.

« Depuis la crise de 2012 dans notre pays, j’ai une conscience accrue de la précarité des choses, explique-t-il. Ce texte s’est imposé à moi, dans sa forme bien particulière, alors que jusque-là j’écrivais plutôt des essais, des poèmes ou des monographies. »

« Certains jours on vacille, on titube et nos têtes s’alourdissent de doute. Le sourire du matin, le pain du jour et la tendresse du soir ne suffisent plus. Rien ne rassure. Ni les caresses, ni les souvenirs. »

Présenté comme un roman, le livre tient de l’œuvre hybride, à la croisée de plusieurs genres. L’écrivain s’y écarte en effet largement des codes de la fiction romanesque pour leur préférer les images, le rythme et le lexique de la poésie. Ici point d’intrigue ou d’action, mais plutôt des ambiances évocatrices, des tableaux nimbés d’onirisme, écrits dans une langue au rythme musical.

A partir de sonorités, d’odeurs, de phrases tracées comme des lignes de fuite, une ville se dessine, peuplée des silhouettes furtives et inquiètes : « Elias dit : Certains jours on vacille, on titube et nos têtes s’alourdissent de doute. Le sourire du matin, le pain du jour et la tendresse du soir ne suffisent plus. Rien ne rassure. Ni les caresses, ni les souvenirs. »

La force du courant

Le texte met en scène différents protagonistes : Elias le héraut ; Hâ, un homme qui a été tué ; sa veuve Atma qui veille sa dépouille ; et enfin « le jeune homme au chèche », coupable de la mort de Hâ. « Je ne voulais pas leur donner de prénoms véritables, explique Chab Touré, mais plutôt des dénominations brèves, qui permettent de ne pas les rattacher à un territoire géographique précis. Avec des noms pareils, on peut être au Mali ou ailleurs. Et ainsi, mes personnages symbolisent cette question de l’identité sur laquelle tant de millions de gens se crispent aujourd’hui, sur l’ensemble de notre planète ; une question qui nous limite et qui amoindrit notre humanité. »

Un autre symbole important du texte se lit dans les replis du cours d’eau qui traverse la ville : « le fleuve Blessure ». Représentation à la fois de la vie, en raison de son mouvement perpétuel, mais également de sa fin, dans la mesure où la force du courant peut entraîner vers la mort. Là aussi, Chab Touré a sciemment traduit l’ambivalence du nom donné au fleuve Niger en langue bambara. Il est appelé « djoliba » ce qui signifie « grande blessure ».

Au centre du livre, dans une tempête de détonations, de cris, de sable et de sang, une attaque de milices djihadistes fracasse la ville : « Le sang et la peur coulaient dans le vent rouge qui tournait autour de la ville des sables (…). Plus il tournait, plus son nuage rouge sentait la mort. » Et lorsque le calme revient enfin, dans la ville saccagée, on imagine les eaux du fleuve Blessure rougies par les corps qu’il charrie.

Tout en conservant la finesse de son style, l’écrivain sait alors rejoindre le réel pour exprimer avec clarté le démantèlement absolu que le terrorisme produit sur la société : « Les médecins, les douaniers, les commis et les maîtres d’écoles abandonnent leurs postes. Les soldats de la République désertent dans le sable des dunes, laissant les villes et les habitants aux mains des semeurs de terreur. Dans le Nord, les cercles de la misère se resserrent en cercles d’enfer. »

Il faut accepter d’entrer dans le mystère de cet ouvrage, où l’on ne parvient pas toujours à savoir où l’on est ni où l’on va, et mettre de côté les maladresses oubliées dans le travail éditorial pour se laisser gagner par son charme. Il opérera pour toutes les lectrices et les lecteurs qui, attirés par la force du fleuve, se laisseront happer par la vague de mots de Chab Touré.

A chacun d’imaginer, en suivant le courant impulsé, les populations du nord du Mali et ailleurs dans le Sahel en apnée, prises dans le piège inextricable du terrorisme et de l’épouvante. Le Livre d’Elias a obtenu le prix du Premier Roman décerné par l’Union européenne lors de la dernière édition du festival « La Rentrée littéraire du Mali », en février 2021. Un ouvrage singulier, comme une offrande au monde, en réponse à une offense sans nom.

Le Livre d’Elias, de Chab (éd. La Sahélienne, Bamako, 2021).

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« Le Livre d’Elias », de Chab, une plongée dans l’épouvante du terrorisme sahélien

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