Robert Guédiguian : « “Twist à Bamako” est une réflexion sur le socialisme, la liberté et la sensualité »

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Le réalisateur français Robert Guédiguian à la Mostra de Venise, en septembre 2019.

Dans son nouveau film, Twist à Bamako, le réalisateur français Robert Guédiguian exporte ses obsessions dans le Mali nouvellement indépendant des années 1960. On y suit Samba, fervent militant qui prêche le socialisme porté par le président Modibo Keïta, et la jeune Lara. Un long-métrage dans lequel le réalisateur a voulu « montrer que la raison et la sensualité ne s’opposent pas ».

Alors que votre travail est indissociable de Marseille, où la majorité de vos films ont été tournés, vous avez choisi cette fois d’ancrer votre récit au Mali. Quel est le point de départ de Twist à Bamako ?

Toutes les histoires que je raconte à Marseille, je pourrais les transposer ailleurs. L’universel se présente sous des formes particulières. Par goût de l’aventure, j’ai déjà fait quelques escapades au Liban pour Une histoire de fou [2015], en Arménie pour Le Voyage en Arménie [2006]… Le déclic malien s’est produit avec la découverte des photos de Malick Sidibé, qu’on appelait « l’œil de Bamako », lors d’une exposition [à la Fondation Cartier, à Paris, en 2017]. Ces images magnifiques de jeunes gens qui dansaient dans tous les sens, avec leurs habits extravagants, m’ont frappé. J’ai découvert cette époque où Modibo Keïta et quelques autres ont cherché une voie originale au socialisme et au développement de l’Afrique.

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Quel était votre rapport à l’Afrique avant que l’idée ne germe ?

Je garde un souvenir d’enfant, celui de l’arrestation de [l’homme politique congolais] Patrice Lumumba, que j’avais vue sur l’ORTF en 1960. Ces images m’avaient beaucoup choqué. J’ai vécu les indépendances et le combat anticolonialiste. J’avais abordé l’Afrique de manière symbolique dans mon film Les Neiges du Kilimandjaro [2011], mais je n’étais jamais allé sur le continent avant Twist à Bamako. Je n’avais qu’un rapport intellectuel.

Qu’avez-vous voulu faire incarner au personnage de Samba, interprété par Stéphane Bak ?

J’ai dit à Stéphane Bak de jouer ce que j’étais à son âge : un jeune idéaliste, bosseur, convaincu, qui veut militer, comprendre les choses… et danser le twist ! J’ai voulu lui faire incarner l’idée qu’une révolution ne saurait être que totale. Il ne s’agit pas uniquement d’améliorer les conditions de vie matérielles, mais de révolutionner l’ensemble des pratiques.

Samba est un personnage sérieux qui tient des discours très lyriques, parfois un peu naïfs, et qui, le soir, danse et aime comme un fou. De nombreuses forces s’opposent à ce que pense Samba : ceux qui prônent la répression, ceux qui refusent les changements de mœurs, l’émancipation des femmes, les relations amoureuses et sexuelles… J’ai voulu montrer que la raison et la sensualité ne s’opposent pas. A mes yeux, Twist à Bamako est une réflexion sur le socialisme, la liberté et la sensualité.

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Qu’en est-il du personnage de Lara, joué par Alicia Da Luz Gomes ?

Je voulais montrer comment une révolution libère les mœurs et les corps. D’emblée, au moment de l’écriture, on s’est dit, avec [le coscénariste] Gilles Taurand, qu’il fallait raconter à travers Lara la complexité de se battre contre la tradition. Le film donne beaucoup son point de vue.

Que symbolise le twist dans le film ?

Il y a dans cette danse l’idée de corps en mouvement, mais aussi de contorsion intellectuelle. Cela me semble être une métaphore de ce que je crois qu’il nous faut tous faire : penser contre soi-même.

Avez-vous d’abord envisagé le tournage au Mali ?

Non, nous avons tout de suite décidé de tourner au Sénégal pour des questions de sécurité. Après plusieurs repérages, on a filmé les scènes de village à Podor, dans le nord du Sénégal, les lieux administratifs à Saint-Louis, qui est l’ancienne capitale politique, ainsi qu’à Thiès et ses alentours, dont la végétation fait penser à Bamako. Ça a quelque chose de magique de reconstituer un pays par l’imaginaire et par le pouvoir du montage.

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Peut-on dire que Twist à Bamako raconte une utopie inachevée de la révolution comme de la décolonisation ?

J’ai essayé de comprendre ce qui n’avait pas marché. Pour qu’une révolution réussisse, il me semble qu’il faut aller plus vite, plus fort et ne jamais renoncer à ses convictions. A mes yeux, la politique consiste à toujours affirmer ses idées et essayer de convaincre, ce qu’essaie de faire sans arrêt Samba. Je dis souvent, pour paraphraser l’historien Thucydide, qu’il faut « choisir entre se reposer et être libre ».

Comme dans nombre de vos films, il y a dans la question des bonnes intentions quelque chose de l’ordre du tragique…

Pour moi, le fait que le socialisme n’ait pas abouti est tragique ! Je ne peux donc pas concevoir le film sans le construire comme une tragédie. Ces huit années de présidence de Modibo Keïta ont été un beau moment qu’il faut remettre en lumière, réévaluer et étudier. Il y a aussi quelque chose d’esthétique qui m’intéresse dans la tragédie.

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Avez-vous eu l’occasion de montrer le film au Mali ou au Sénégal ?

J’ai prévu de le montrer après la fin de mon prochain tournage, qui se passe à Marseille. On a d’ailleurs fait doubler le film en wolof et en bambara pour que le grand public puisse le voir.

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