Pomme de terre « serpent » ou « qui fait pleurer la belle-fille » : au Pérou, des paysans préservent des centaines de variétés du tubercule

Par Amanda Chaparro

Publié aujourd’hui à 10h24, mis à jour à 10h36

Nazario Quispe Amau s’apprête à dévoiler un petit trésor. Dans une bâtisse en torchis qui fait office d’écomusée du Parc de la pomme de terre, un immense territoire se déployant sur plus de 9 000 hectares dans la région de Cuzco, dans le sud-est du Pérou, des centaines de variétés du tubercule, aux formes et aux couleurs insoupçonnées, sont conservées à l’abri de la lumière. Nazario Quispe Amau est un des « gardiens de la pomme de terre » et technicien du parc. L’inventaire qu’il dresse dévoile un petit aperçu des quelque 1 400 variétés qui y sont cultivées, sur pas moins de 4 000 existantes dans le pays, berceau de « la papa ».

« Il y a la pomme de terre “serpent” », longue d’une dizaine de centimètres et tordue, indique l’homme à la carrure robuste et à l’air affable, père de cinq enfants. « Et voici “les griffes de chat et les pattes de puma” », qui présentent de petites excroissances, ou encore la « nez d’alpaga ». Il saisit aussi « celle qui fait pleurer la belle-fille », textuellement en quechua – deuxième langue du pays et principale de cette région des Andes. « C’est le test qu’une mère fait à sa belle-fille avant de lui faire épouser son fils. Elle est toute bosselée et, par conséquent, très difficile à éplucher », s’amuse-t-il. Une diversité génétique fascinante.

Marcelo, Mauro et Micael Puklla, père, cousin et fils, de Chahuaytire, l’un des villages du Parc de la pomme de terre, travaillent leur champ, en décembre 2021.
Nazario Quispe Amau, technicien et « gardien de la pomme de terre », déterre les tubercules sur son exploitation, à Chahuaytire, dans la région de Cuzco, au Pérou, en décembre 2021.

Dans cette région des Andes, entre 3 600 et 4 200 m d’altitude, les paysans cultivent la pomme de terre depuis près de huit mille ans. Lancé il y a près de vingt-cinq ans, le parc a été pensé comme un laboratoire grandeur nature pour expérimenter, observer, conserver les variétés, et veiller à leur bonne reproduction. Il abrite six villages, éloignés les uns des autres, où vivent quelque 5 000 cultivateurs et leurs familles. Environ cinq « gardiens de la pomme de terre », spécifiquement formés pour sauvegarder les semences, sont présents dans chaque village.

Le paysage est parsemé de terrasses agricoles, de terrains abrupts et de petites parcelles à la biodiversité exceptionnelle. « Il y a un long processus de sélection pour obtenir une telle biodiversité, éclaire l’anthropologue Ingrid Hall, de l’université de Montréal, qui a mené de nombreuses recherches au sein du parc. Les paysans d’ici montrent une claire volonté de diversifier les cultures. Lorsqu’ils remarquent un nouveau matériel végétal, ils essaient, expérimentent, conservent ce qui est intéressant et le replantent. » Le parc est un véritable grenier alimentaire et génétique.

« C’est un réservoir pour l’humanité », s’enthousiasme Nazario Quispe Amau, en poussant une lourde porte en bois conduisant dans la « banque de semences » du parc. « C’est ici qu’on stocke notre collection locale », avance-t-il fièrement, avant de s’excuser : « C’est un peu vide en cette saison, car les semences viennent d’être replantées [en septembre], mais on en conserve jusqu’à 700, ce qui assure la préservation dans le cas d’une mauvaise récolte. »

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Pomme de terre « serpent » ou « qui fait pleurer la belle-fille » : au Pérou, des paysans préservent des centaines de variétés du tubercule

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