La Cour suprême russe dissout l’ONG Memorial, pilier de la défense des libertés dans le pays

La décision est hautement symbolique dans la Russie de Vladimir Poutine. La Cour suprême russe a annoncé, mardi 28 décembre, la liquidation de l’ONG Memorial, pilier de la lutte contre les répressions dans la Russie contemporaine et gardienne de la mémoire des victimes du goulag.

Cette décision survient en conclusion d’une année marquée par la répression croissante des personnes, ONG et médias perçus comme critiques à l’égard du président, Vladimir Poutine, au pouvoir depuis bientôt vingt-deux ans.

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Fondée au crépuscule de l’URSS par des dissidents, dont le Prix Nobel de la paix Andreï Sakharov, Memorial avait pour mission de mettre en lumière les millions de victimes des crimes soviétiques. Pour ses défenseurs, elle subit désormais la promotion de plus en plus accentuée par le Kremlin d’une vision de l’histoire glorifiant la puissance de l’URSS et minimisant les dérives du stalinisme.

« La décision est de liquider Memorial International et ses antennes régionales », a écrit, mardi, l’ONG sur son compte Telegram. Quelques secondes plus tôt, la juge, Alla Nazarova, avait dit « accéder à la demande du parquet » de dissoudre cette ONG. Celui-ci avait demandé, au début de novembre, la dissolution de Memorial, l’accusant d’avoir enfreint « systématiquement » les obligations de son statut d’« agent de l’étranger ». Ce label – qui rappelle celui d’« ennemi du peuple » en URSS – désigne des organisations considérées comme agissant contre les intérêts russes parce qu’elles reçoivent des fonds étrangers.

Une décision qui « renvoie la Russie à son passé »

« C’est une décision malfaisante, injuste », a réagi l’avocate de la défense, Maria Eïsmont. « Un pouvoir qui a peur de la mémoire n’atteindra jamais de maturité démocratique », a aussi écrit sur Twitter le Mémorial du camp d’extermination nazi d’Auschwitz, tandis que l’ONG Amnesty International a dénoncé une « insulte » faite à la mémoire des victimes des camps soviétiques.

Memorial enquête depuis plus de trente ans sur les purges soviétiques et recense les répressions contemporaines, notamment celles du régime de M. Poutine. L’organisation avait affirmé avant le verdict qu’elle allait s’efforcer de continuer son travail, même en cas d’interdiction. « Liquider Memorial International renvoie la Russie à son passé, et accroît le danger de [nouvelles] répressions », avait estimé devant la cour Mme Eïsmont.

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Devant la cour, mardi, le procureur, Alexeï Jafiarov, s’est fendu d’une attaque en règle visant l’ONG, l’accusant de « créer une image mensongère de l’URSS en tant qu’Etat terroriste », de « salir la mémoire » de la seconde guerre mondiale et de chercher à « réhabiliter des criminels nazis ».

Sur la scène internationale, le Conseil de l’Europe a déploré une « nouvelle dévastatrice pour la société civile ». Le chef de la diplomatie américaine, Antony Blinken, a dénoncé une « persécution » et un « affront » à « la cause des droits humains », alors que le ministre français des affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, a fait part de son « indignation » et de sa « préoccupation », qualifiant cette liquidation de « terrible perte pour le peuple russe ». Pour le ministère des affaires étrangères allemand, il s’agit d’une décision « plus qu’incompréhensible ». L’ambassadeur des Etats-Unis à Moscou, John Sullivan, a quant à lui dénoncé une « tentative tragique de supprimer la liberté d’expression ».

L’ONG trouvera des « moyens légaux » de continuer son activité

La juriste de Memorial Tatiana Glouchkova a affirmé mardi après-midi à l’Agence France-Presse que l’ONG allait préparer un pourvoi devant le collège d’appel de la Cour suprême. L’ONG a, en outre, déclaré qu’elle allait trouver des « moyens légaux » pour poursuivre ses activités.

Mais les problèmes judiciaires de Memorial ne s’arrêtent pas là. Dans un autre dossier, le parquet exige la dissolution de son Centre de défense des droits humains, spécialisé dans les violations commises à ses yeux par l’Etat russe contemporain. Il est accusé d’apologie « du terrorisme et de l’extrémisme », en plus de violations de la loi sur les « agents de l’étranger ». Dans cette affaire, une audience est prévue mercredi devant un tribunal de Moscou.

Les avocats de l’ONG ont dénoncé des persécutions infondées, disproportionnées et politiques, Memorial étant l’une des dernières victimes de la longue liste d’ONG, d’opposants et de médias tombés sous le coup de poursuites ces derniers mois.

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Au début de 2021 – et pour deux ans et demi –, les autorités ont incarcéré l’opposant numéro un du Kremlin, Alexeï Navalny, puis interdit en juin son organisation pour « extrémisme ». Plusieurs de ses partisans ont encore été arrêtés mardi. Des dizaines de personnes, des ONG défendant les droits humains ou des minorités sexuelles et des médias indépendants ont été reconnus « agents de l’étranger » ou accusés d’extrémisme.

Moscou est aussi passé à l’offensive sur le front numérique, multipliant les blocages de sites Internet jugés dissidents et les amendes contre les géants du Web qui ne suppriment pas des contenus liés à l’opposition. Les ennuis de Memorial illustrent l’affrontement entre deux visions de l’histoire russe, trente ans après la dislocation de l’Union soviétique, qualifiée par Vladimir Poutine de « plus grande catastrophe géopolitique » du XXe siècle.

Pour ses activités, Memorial subit de longue date des pressions et a déjà payé un lourd tribut. En 2009, sa responsable en Tchétchénie, Natalia Estemirova, avait été kidnappée puis exécutée. L’un de ses historiens, Iouri Dmitriev, a été condamné lundi à quinze années de prison pour une affaire « d’agression sexuelle » dénoncée comme un coup monté destiné à le punir pour ses recherches sur la terreur soviétique.

Le Monde avec AFP

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