Contre l’Europe, l’arme migratoire des régimes autoritaires

Par Isabelle Mandraud

Publié aujourd’hui à 16h30, mis à jour à 17h06

De mémoire de Lapons, on n’avait jamais vu ça : des demandeurs d’asile, en majorité irakiens et syriens, se présentant aux postes-frontières finlandais de Salla et Raja-Jooseppi, à bicyclette, sur les routes verglacées de l’Arctique. Quand les vélos ont été interdits, des familles ont continué d’affluer, à bord de vieilles Lada poussives. En plein hiver 2015-2016, par des températures de – 20 °C, des migrants tentaient ainsi de gagner l’Europe depuis la Russie, en empruntant une route migratoire improbable. Arrivés de la région voisine de Mourmansk, tous possédaient un visa, ou un permis de séjour russe temporaire, en bonne et due forme. Pour le seul mois de janvier 2016, les gardes-frontières finlandais enregistrèrent 570 arrivées de migrants, contre 694 pour l’ensemble de 2015. S’agissait-il d’une manœuvre du Kremlin ?

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A l’époque, Helsinki en est convaincu. Les frontières sont sous la responsabilité des services de sécurité du FSB, héritier du KGB, et les confidences d’un garde russe à un photographe de l’agence de presse finlandaise STT alimentent la polémique. Le transport des demandeurs d’asile vers la frontière, raconte-t-il, est orchestré par le FSB, avec le concours de l’administration locale. Les familles avec enfants sont prioritaires. La Finlande s’affole à la perspective d’un déferlement de demandeurs d’asile se pressant à la frontière commune avec la Russie, longue de 1 340 kilomètres, pour rejoindre son territoire, la Norvège ou, au-delà, la façade occidentale de l’Europe.

Sur la route du Grand Nord

S’adressant au Parlement, le 3 février 2016, le président conservateur, Sauli Niinistö, déclare que la migration lance « un défi à la Finlande et aux valeurs du monde occidental ». Alors que l’Europe se divise, confrontée à un afflux massif de centaines de milliers de réfugiés par le sud, le cas de la Finlande retient peu l’attention et, plutôt que d’en appeler à ses partenaires de l’Union européenne (UE), Helsinki décide de traiter directement avec Moscou – qui nie toute implication. Le ministre de l’intérieur finlandais, Petteri Orpo, se rend dans la capitale russe pour rencontrer son homologue, Vladimir Kolokoltsev. Les esprits s’apaisent. La route du Grand Nord disparaît des radars.

Sara et Hassan, originaires de Syrie, dans la forêt près de Lewosze, en Pologne, le 29 octobre 2021. Sara est enceinte de 5 mois de leur premier enfant. Refoulés à plusieurs reprises de Pologne vers la Biélorussie, ils ont réussi à contacter une ONG, obtenu une protection internationale et été transportés vers un centre de transition à Połowce.

Au moment des faits, la Finlande discutait d’une éventuelle adhésion à l’OTAN, un an après l’annexion de la Crimée par la Russie, en mars 2014, et l’instauration de sanctions européennes en réaction au conflit dans l’est de l’Ukraine. Les discussions, entre Helsinki et l’Alliance atlantique, n’évoqueront qu’une coopération étroite, mais la situation à la frontière finlandaise sera bien abordée dans les échanges. En témoigne une note publiée a posteriori, en mai 2016, sur le site de l’OTAN. « Lorsque, fin 2015, la Russie a autorisé 2 000 ressortissants de pays tiers à franchir la frontière avec la Finlande, sans visa approprié, à deux points de contrôle situés dans le nord du pays, elle a enfreint de manière inattendue le régime frontalier en vigueur. Cet incident illustre la propension de la Russie à créer un problème, puis à l’exploiter pour ensuite proposer de le régler sans le résoudre pour autant. »

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