Comment la concurrence chinoise a bouleversé l’industrie européenne

Il donne un peu froid dans le dos, et c’est précisément l’effet voulu. L’imposant lustre est entièrement composé d’os humains faits de verre noir, où l’on aperçoit crânes, vertèbres et mains squelettiques dont les majeurs sont dressés en doigt d’honneur avec provocation. Dans son atelier de Murano, où les souffleurs de verre s’activent, Adriano Berengo parle avec fierté de cette surprenante création : « Nous l’avons conçue avec Ai Weiwei, l’artiste dissident de Pékin, pour une exposition, explique le Vénitien volubile, sourire aux lèvres. C’est une belle revanche sur la Chine, non ? »

Sans doute. Beaucoup, à Murano, lui trouveront malgré tout un goût amer. Sur cette île italienne, l’artisanat du verre, soufflé ici depuis le XIIIe siècle, a en effet été brutalement secoué lorsque la Chine est entrée dans l’Organisation mondiale du commerce (OMC), en 2001. Des imitations des vases et bibelots traditionnels, fabriqués à bas coût près de Pékin ou Shanghaï, ont alors déferlé dans les boutiques de la lagune, où elles ont constitué jusqu’à 70 % des pièces vendues aux touristes. Un raz de marée, dont beaucoup de verriers ne se sont pas relevés. Depuis les années 1990, le nombre de salariés du secteur a fondu de 6 000 à guère plus de 700 aujourd’hui. Ceux qui ont survécu ont misé sur la montée en gamme, comme Berengo, qui multiplie les collaborations avec des artistes de renom. « Au moins, les pièces qu’ils produisent ne peuvent pas être contrefaites », raconte-t-il.

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« L’économie italienne a été particulièrement affectée par la concurrence chinoise dès 2001, et même avant », explique Giovanni Foresti, économiste chez Intesa Sanpaolo. Elle n’est pas la seule. A l’image des verriers de Murano, nombre de secteurs traditionnels en France, en Espagne, en Belgique ou encore au Royaume-Uni ont également eu du mal à faire front. « En particulier ceux spécialisés sur des produits en fin de cycle, ou ceux qui affrontaient déjà la désindustrialisation depuis les années 1970, notamment en France », analyse Jean-Marc Siroën, économiste à l’université Paris-Dauphine.

Ce « choc chinois », comme l’ont nommé les économistes, a été d’une ampleur inégalée jusqu’alors : en deux décennies à peine, l’empire du Milieu est devenu le premier exportateur de biens de la planète, avec 16,1 % de parts de marché en 2019, d’après Eurostat, devant l’Union européenne (UE, 15,4 %) et les Etats-Unis (10,6 %). Troisième destination des exportations européennes (10,5 %), après les Etats-Unis (18,3 %) et le Royaume-Uni (14,4 %), il est aujourd’hui l’un de nos principaux partenaires commerciaux. Surtout, 22,4 % des biens importés dans l’UE proviennent de Chine, loin devant ceux produits aux Etats-Unis (11,8 %) et au Royaume-Uni (9,8 %).

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