Au Salvador, les fantômes d’El Mozote

Par Angeline Montoya

Publié aujourd’hui à 05h02

« Je me suis dégagé des corps qui me recouvraient et j’ai vu ma mère. Morte. Et la petite. Agonisante. » La voix de Fidel Perez s’étrangle. Il reste là, assis contre la roche humide, deux longues minutes en silence puis s’excuse : « C’est toujours dur, d’en parler. » Il l’a si souvent racontée, cette scène d’horreur… Lui, 7 ans, caché dans une grotte du Cerro Ortiz avec ses parents, son petit frère et sa sœur née quelques jours plus tôt, ainsi que quinze autres personnes ; le soldat qui les surprend, dégoupille sa grenade et la lance sur eux. Après ça, le trou noir, pendant des heures. « Quand nous nous sommes réveillés, mon père, mon frère et moi étions couverts de sang. Il n’y avait plus rien à faire pour ma petite sœur. Mon père nous a pris par la main, et nous avons repris la fuite. »

Fidel Perez a désormais 47 ans. Il est l’un des survivants du massacre d’El Mozote, le plus meurtrier de l’histoire latino-américaine récente, il y a quarante ans, entre le 11 et le 13 décembre 1981 : 988 personnes assassinées, dont 558 enfants, dans ce village perdu dans la jungle salvadorienne, à 200 km dans le nord-est de la capitale. Un bilan appelé à évoluer au gré des exhumations et de la difficile identification de cadavres.

Fidel Perez et son épouse devant ce qui reste de la grotte du mont Ortiz, près de Cacaopera, où ont été assassinées la mère et la soeur de Fidel et dix autres personnes le 13 décembre 1981. A l’âge de 7 ans, Fidel Perez a survécu à l’explosion d'une grenade qu’un soldat a lancée dans la grotte où il s’était réfugié avec sa famille et ses voisins.

Quatre décennies ont passé, et le massacre est resté impuni, comme tous ceux subis par le Salvador pendant le conflit armé qui fit 75 000 morts entre 1979 et 1992. Il y a cinq ans, pourtant, un juge, Jorge Guzman, a rouvert l’enquête. Courageusement, il a osé s’attaquer aux puissants, poursuivi des hauts gradés, mené des auditions, donné aux survivants l’espoir d’un procès, qui aurait dû commencer avant la fin de l’année 2021. C’était compter sans le pouvoir de l’armée, dans ce pays de 6 millions d’habitants gouverné pendant plus d’un demi-siècle (1931-1982) par les militaires. Personne, à ce jour, n’a été condamné pour les événements d’El Mozote. Et personne ne devrait l’être avant des années…

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Pour bien mesurer le poids de ce passé, il faut se replacer dans le contexte de 1981. A l’époque, la guerre civile oppose les forces armées salvadoriennes au Front Farabundo Marti de libération nationale (FMLN), une guérilla née un an plus tôt de la fusion de cinq groupes rebelles de gauche en lutte contre la dictature depuis le début des années 1970. En janvier 1981, le FMLN lance une offensive contre la junte civilo-militaire au pouvoir. Les combats s’intensifient dans le département de Morazan (nord), à la limite avec le Honduras. En décembre de la même année, l’armée décide de dégager les guérilleros retranchés dans la jungle de cette région montagneuse. Les Etats-Unis sont favorables à l’anéantissement du mouvement rebelle. Le républicain Ronald Reagan vient d’arriver à la Maison Blanche, et redoute que le Salvador ne devienne un nouveau Nicaragua, où les forces sandinistes de gauche ont pris le pouvoir en 1979. Washington forme, arme, finance l’armée salvadorienne, en particulier le bataillon d’infanterie de réaction rapide Atlacatl, une unité d’élite entraînée à la contre-insurrection par les Américains. Fusils d’assaut M16 flambant neufs, équipements, casques… rien ne manque.

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