July 28, 2021

rebelle et délaissée, la Kabylie ne se sent pas concernée par les législatives

A Béjaïa, dans le nord-est de l’Algérie, aucune affiche électorale n’affiche les rues. « Qui oserait en mettre un ? » “ demande, narquoisement, Moussa Naït Amara, un militant opposé à la tenue des élections législatives prévues le samedi 12 juin. La capitale de la petite Kabylie, comme l’ensemble de cette région traditionnellement insoumise, se dirige vers un nouveau scrutin sans participation.

« Les candidats à la poubelle ! « », Ulac vote ! ” (“Pas de vote”)Ces dernières semaines, les slogans scandés par les manifestants du vendredi ont donné le ton. A Béjaïa, les marches hebdomadaires du Hirak, mouvement de contestation anti-pouvoir apparu en février 2019, ont toujours lieu. Moins massif, bien sûr, que les mois précédents. Mais alors que la répression a gagné les protestations dans d’autres villes du pays, dont Alger, plusieurs milliers de personnes continuent de défiler dans la ville côtière.

Moussa Naït Amara, militant et journaliste, au bureau régional du RCD à Béjaïa, Algérie, le 9 juin 2021.

L’occasion d’appeler à la grève générale et d’attaquer le processus électoral, ainsi que tous ceux qui ont décidé d’y participer : « Des candidats opportunistes. Avoir des privilèges », lit-on sur une pancarte brandie par un manifestant.

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La pression populaire est telle qu’au lendemain de la marche hebdomadaire du 4 juin, un jeune inscrit sur la liste du Front de libération nationale, parti qui a longtemps monopolisé le pouvoir, a annoncé qu’il retirait sa candidature. Les deux partis les mieux implantés en Kabylie, le Rassemblement pour la culture et la démocratie et le Front des forces socialistes, ont, de leur côté, annoncé qu’ils ne participeraient pas aux élections législatives.

Lieux de passage des manifestations du vendredi à Béjaia : la maison de la culture (à gauche), le lieu de la Liberté d'expression Saïd Mekben (au centre), et Trémie Aamriw (à droite), le 9 juin 2021

Le climat est d’autant plus tendu que, dans une nouvelle tentative de stigmatisation de la région, croient plusieurs militants de Béjaïa, les autorités ont accusé, le 18 mai, les manifestations du Hirak d’être infiltrées par les séparatistes du Mouvement pour l’autodétermination des Kabylie (MAK), classée « organisation terroriste » par le Haut Conseil de sécurité.

Abstention record à la présidentielle

Dix-sept listes s’affronteront pour remporter les neuf sièges accordés à cette circonscription au prorata de la population, selon l’Autorité électorale nationale indépendante (ANIE), organe créé en septembre 2019 pour superviser les scrutins. Mais comme la campagne officielle s’est terminée le mardi 8 juin, « Nous ne les avons pas vus diriger des réunions ou des rassemblements », remarque Moussa Naït Amara. « Laissez ces gens se montrer, afin que nous puissions débattre avec eux et savoir pourquoi ils se présentent ! » “

Lors de l’élection présidentielle de décembre 2019, la région a enregistré un taux de participation quasi nul, de 0,18 % à Béjaïa et 0,04 % à Tizi-Ouzou, les deux principales wilayas (préfectures) de la région, qui « Avoir environ 3 millions d’habitants », explique Reda Boudraa, élu RCD de l’assemblée populaire de la wilaya. À l’époque, plusieurs centres de vote avaient été cadenassés, des urnes détruites et des bulletins de vote éparpillés au sol par des habitants en colère.

Graffiti, commune of Béni Maouche, Béjaïa, Algeria, June 10, 2021

Pour éviter qu’un tel scénario ne se reproduise, les autorités ont prévu des sanctions sévères. Le 5 mai, le ministère de l’Intérieur a annoncé que les auteurs seraient condamnés à des peines de prison pouvant aller jusqu’à 20 ans. « Actes de destruction ou d’enlèvement d’urnes, portant atteinte au déroulement du scrutin et perturbant les opérations de vote ».

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Dernièrement, des poursuites judiciaires ont été lancées contre des maires qui ont refusé de superviser l’élection présidentielle. Le conseil municipal de Chemini, commune située à 50 kilomètres au sud-ouest de Béjaïa, a été convoqué par la police le 26 mai, à la suite d’une plainte déposée par le wali (préfet) de Béjaïa pour « incitation au rassemblement non armé via les réseaux sociaux ».

Des maires destitués au profit d’administrateurs

“Ce sont des intimidations pour qu’on ne s’implique pas dans l’empêchement des élections législatives”, estime Mokrane Labdouci, élu à la tête de Beni Maouche en 2017. Pour atteindre ce territoire, il faut rouler une cinquantaine de kilomètres depuis Béjaïa et emprunter une route de montagne sinueuse. A plus de 1 000 mètres d’altitude, la commune, qui s’étend sur près de 100 kilomètres carrés, est composée de 32 villages, rassemblant 18 000 âmes.

« Nous ne sommes pas concernés par ces élections », poursuit Mokrane Labdouci. Les maires, explique-t-il, sont révoqués au profit d’administrateurs nommés par l’ANIE et dépêchés dans chaque commune pour organiser le scrutin. « Je n’ai aucun contact avec le délégué. Ils font du travail administratif grâce à une application, mais il n’y a rien sur le terrain, ni préparation des bureaux de vote, ni panneau d’affichage », ajoute le conseiller municipal.

Mokrane Labdouci, maire de la commune de Béni Maouche, dans son bureau, le 10 juin 2021.

Accrochées aux murs de son bureau, des photos en noir et blanc rappellent le passé glorieux de Beni Maouche. L’un d’eux immortalise une marche de célébration du cessez-le-feu de mars 1962 avec, en tête du cortège, Krim Belkacem, Hocine Aït Ahmed et Mohamed Boudiaf, trois figures majeures de la lutte pour l’indépendance. « Beni Maouche comptait 1 014 morts au combat sur un peu plus de 3 000 habitants à l’époque, rappelle fièrement le maire. Plusieurs hameaux situés sur les crêtes des montagnes ont été détruits par les bombardements de l’armée de l’air française. Il y en a un qui a été reconstruit trois fois. “ Un passé révolutionnaire qui n’empêche pas la marginalisation de la région par le pouvoir central, selon la population.

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A Beni Maouche, les habitants vivent principalement de l’agriculture, notamment de la production d’huile d’olive et de figues sèches, dont la qualité a fait la réputation de la région. Le potentiel de la commune lui avait permis d’être sélectionnée en 2017 par un projet du Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD), consistant à renforcer « Capacités des acteurs du développement local ». Mais sur les dix communes pilotes initialement retenues pour ce projet Cofinancés par le ministère algérien de l’Intérieur, l’Union européenne et le PNUD, ceux de Tigzirt et Beni Maouche, tous deux en Kabylie, ont été licenciés sans explication, explique Mokrane Labdouci.

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« Nous avons écrit plusieurs fois à des fonctionnaires, des députés ont posé des questions orales à l’Assemblée populaire nationale, mais nous n’avons reçu aucune réponse. Le pouvoir actuel est contre le développement de ces communes. Il veut que nous restions en déficit, alors qu’avec un coup de main nous pourrions être autosuffisants », s’insurge l’élu, dont le budget dépend à 70 % des subventions de l’Etat.

Abandoned village, Eldjabia Nath Khiar, commune of Béni Maouche, Béjaïa, Algeria, June 10, 2021

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