June 23, 2021

la lutte contre l’amnésie historique par Denis Karagodine, enquêteur citoyen

La Russie n’a pas connu son « Nuremberg du communisme », comme on dit habituellement, autrement dit de grands procès sur les crimes du régime soviétique. Certainement. Mais elle a Denis Karagodin et ses enquêtes à Tomsk. La comparaison, visiblement osée, ne déplairerait pas à cet homme de 38 ans qui aime jouer son statut de quasi-rock star. Surtout, il montre la fragilité et la timidité du travail de mémoire en Russie : Karagodine combat l’amnésie organisée par l’État russe dans une parfaite solitude ; récemment la machine s’est retournée contre lui, un avertissement adressé à tous ceux qui ont fait de la recherche historique un enjeu vital pour eux-mêmes et pour leur pays.

Denis Karagodine en 2019.

L’histoire commence par un malentendu, un coup du sort : le projet d’émigration de Denis Karagodin. En 2011, ce natif de Tomsk, en Sibérie, songe à partir. La crise de 2008 est passée par là, son entreprise (il travaillait dans la publicité et achetait des cafés) n’est pas au mieux ; le retour de Vladimir Poutine à la présidence bloque l’horizon politique. En mettant à jour ses papiers, Karagodin tombe sur un document poussiéreux dans le placard familial : le certificat de rééducation pour « absence de crime » de son arrière-grand-père, daté de 1955. En bref : le paysan russe Stepan Ivanovich Karagodin, né en 1881 et exécuté en 1938, n’était pas à la tête d’un réseau d’espionnage japonais démantelé par le NKVD, la police politique.

Certificat de réhabilitation de Stepan Ivanovich en 1955.

C’est le début de « l’enquête Karagodine », que Denis, diplômé en philosophie, attaque de la manière la plus simple. Le jeune homme frappe à la porte du FSB, successeur du NKVD, et déclare à l’infirmier : « Je viens pour un meurtre. ” Le reste est plus complexe. Pendant quatre ans, Denis Karagodine s’est battu avec le FSB et les autorités judiciaires pour obtenir les documents lui permettant de reconstituer la vie et la mort de son ancêtre.

Dimension universelle

L’enquête est obstinée et son compte rendu détaillé : sur son blog, Karagodin.org, le publiciste raconte chaque étape, chaque échec, chaque victoire. Tout est cartographié, détaillé. Chaque personnage de sa grande histoire, pourtant « secondaire », a droit à son entrée, sa biographie est reconstituée grâce à des dizaines de documents que Karagodine met en ligne.

Stepan Karagodine, exécuté par le NKVD à Tomsk (Sibérie) en 1938, puis réhabilité, entouré de son fils et de sa femme, dans les années 1930.  Son petit-fils, Denis Karagodine, enquête sur sa disparition depuis 2011.

Des sites russes puis étrangers parlent de lui, le public en est passionné. Sa quête peut être intime et familiale, elle a une dimension universelle évidente, qui a le pouvoir de parler à de nombreux Russes. Et Karagodine est un formidable représentant : intarissable sur ses recherches, qu’il décline en podcasts, articles, il cultive le mystère sur sa personnalité.

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