June 25, 2021

« Les Tigréens sont mis à genoux et dépossédés des moyens de se relever »

Tribune. Depuis le début de la guerre en Éthiopie le 4 novembre 2020, la province du Tigré est coupée du reste du monde. Addis-Abeba avait un objectif affiché : éliminer les dirigeants du Front populaire de libération du Tigré (TPLF), accusés de rébellion pour avoir revendiqué l’autonomie de la province, comme le stipule la Constitution, et d’exactions au cours de leur vingt-quatrième session. sept ans d’hégémonie nationale.

Sous la pression de l’armée et de ses alliés, des milices amhara et des forces érythréennes, l’appareil politique et militaire tigréen a été balayé. La guerre conventionnelle s’est terminée par la prise de la capitale régionale, Mekele, le 28 novembre. Mais la grande majorité des Tigréens, civils ou membres des forces armées locales, n’ont pas signé leur reddition : ils se sont organisés pour combattre. « l’invasion » avec leur arme laïque, la guérilla.

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Malgré un accès très difficile à cette région située au nord de l’Éthiopie, des informations fiables ont fini par filtrer, corroborées par les médias internationaux, le système des Nations Unies, les principales ONG et les grandes puissances occidentales. On sait que la guerre a été extrêmement violente dès le début. Les troupes érythréennes, les forces régionales d’Amhara et l’armée fédérale ont intensifié les bombardements de villes et les massacres, y compris de chefs religieux.

La dernière connue, le 8 mai, a vu 19 civils exécutés juste au nord de Mekele, selon Le gardien. Un site éthiopien précise, avec des noms à l’appui, que parmi eux, neuf enfants avaient moins de 10 ans et un bébé de 1 mois. Il y a aussi des exécutions sommaires et des viols, souvent collectifs et à l’encontre de membres de la famille, utilisés comme arme de guerre. L’ONU estime que plus de 20 000 victimes oseront se faire soigner dans les prochains mois. Les camps qui abritaient 100 000 réfugiés érythréens ont été rasés.

Dans cette première phase de guerre conventionnelle, les troupes régionales du Tigré n’ont cessé de battre en retraite. Hormis un massacre précoce d’Amhara dans la ville de Mai-Kadra, aucune preuve tangible d’exactions majeures de la part des Tigréens n’a été révélée.

Pillage systématique

Cette terreur débridée s’accompagnait de pillages systématiques : des usines entières étaient démantelées et transportées hors du Tigré ; des véhicules en état de marche, comme des fenêtres de maison et même des ustensiles de cuisine, ont été emportés ; 80% des récoltes ont été pillées ou volées, selon un responsable de l’ONU ; et 90 % du bétail ont été abattus ou emportés, y compris les bœufs, irremplaçables pour le labour.

L’objectif officiel du gouvernement fédéral reste de mettre le TPLF hors du jeu, mais peu d’observateurs pensent que c’est possible. Faute de mieux, il a fait payer à tous les Tigréens, à l’intérieur et à l’extérieur du Tigré, les guérillas et la domination nationale de leur élite pendant près de trois décennies. Les Tigréens sont mis à genoux et même dépossédés des moyens de se relever. C’est à la fois une guerre civile, une revanche, interethnique, territoriale, internationale. Une guerre dont la barbarie est « hors du commun ».

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Une politique de la terre brûlée frappe le Tigré. Quelque 87 % des établissements de santé ont été pillés, délibérément saccagés ou démolis, selon Médecins sans frontières (MSF). Sur les 296 ambulances du Tigré, 31 étaient encore en état de marche début janvier. Les écoles ont subi le même sort. Les installations d’approvisionnement en eau sont devenues irréparables. Les outils agricoles ont été détruits. Bref, des moyens vitaux d’existence et de production ont été volontairement anéantis.

Enfin, les autorités amhara ont annexé les extrémités ouest et sud du Tigré, sans aucune base légale, au motif qu’elles avaient été indûment incorporées dans cette région après l’arrivée au pouvoir du TPLF. Ils y ont imposé un « nettoyage ethnique ». Des centaines de milliers de personnes ont fui, qu’elles y vivent depuis des lustres ou qu’elles y aient emménagé plus récemment.

La crise humanitaire s’aggrave

L’insécurité résultant de la poursuite de la guerre contrarie évidemment l’action humanitaire. Selon le Programme alimentaire mondial (PAM), plus de 90 % des 6 millions de Tigréens ont besoin d’une aide alimentaire d’urgence. Les déplacés internes sont entre 1,7 et 2 millions. Mais surtout, les forces militaires bloquent la distribution de l’aide, selon l’ONU. Les centres de santé réhabilités sont à nouveau pillés. Les autorités intérimaires tigréennes, pourtant nommées par Addis-Abeba, confirment que les agriculteurs sont sciemment empêchés de cultiver et de recevoir des engrais et des semences.

L’Union européenne (UE) dénonce l’utilisation de l’aide humanitaire comme « arme de guerre ». Inlassablement, les gouvernements et les donateurs exigent en vain une « Accès sans entrave » aux populations touchées. Loin de régresser, la crise humanitaire s’aggrave, tout comme les violations des droits humains. Toute enquête indépendante prouvera les crimes de guerre et les crimes contre l’humanité. Si les Éthiopiens utilisent le terme “Génocide”, dont ils ont une définition beaucoup plus large que celle communément admise, certains étrangers évoquent « Actes de génocide ».

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L’Éthiopie s’effondre. Par exemple, en Oromia, la région la plus peuplée et la plus riche, les progrès de l’Armée de libération oromo (OLA) sont fulgurants. Il ne se passe pas un jour sans qu’on en soit informé « Clashs entre les communautés » – en fait des pogroms – ici et là. Dans ce contexte, les élections prévues le 21 juin, dont le Premier ministre Abiy Ahmed a nié sa légitimité, ne seront pas crédibles. Addis-Abeba rétorque obstinément avec des démentis surréalistes. Tout au plus admettons-nous en privé que le “Des difficultés” dans le Tigré sont les inévitables « les dommages collatéraux » de toute guerre.

Mais en réalité, le pouvoir fédéral est paralysé. Abiy Ahmed se retrouve piégé dans une vision messianique qui le détache des réalités. Il vient de déclarer qu’il surmonterait tous les obstacles pour conduire l’Éthiopie à la prospérité, comme Moïse a conduit les Juifs vers la Terre promise malgré la mer Rouge. Il est l’otage des forces censées le soutenir : extrémistes amhara, vengeurs ou expansionnistes ; la partie de l’élite oromo qui veut mettre la main sur le pouvoir fédéral et les bénéfices à en tirer ; Le pouvoir érythréen à Asmara. Tous se sont alliés tactiquement pour faire tomber le TPLF mais divergent de plus en plus stratégiquement.

Polarisation ethnique

Le plus inquiétant est que la raison semble anesthésiée, y compris au sein de l’intelligentsia. L’intensité de la polarisation ethnique est telle qu’aucune force n’émerge suffisamment crédible et puissante pour être écoutée si elle tire la sonnette d’alarme, et suivie si elle cherche une issue en surmontant la haine ethnique.

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Face aux pressions extérieures, Addis-Abeba et Asmara se posent en modèles de souveraineté nationale. En effet, l’obligation des investissements étrangers pour relancer la croissance, les relations étroites des élites éthiopiennes avec le monde occidental, à commencer par les États-Unis, et leur caractère oligarchique rendent les responsables vulnérables aux pressions extérieures. Ceux-ci doivent être accentués.

René Lefort est un chercheur indépendant spécialisé dans la Corne de l’Afrique

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