June 23, 2021

Le dictionnaire détourné de Gilles Barbier exposé au Hangar aux bananes de Nantes

Pour Gilles Barbier, la question du sujet ne se pose pas. Il l’a résolu d’une manière très efficace : il a copié l’édition de 1966 du Petit Larousse illustrated. Il le recopie méthodiquement et agrandit considérablement le format. Chaque dessin, à l’encre et à la gouache, est un carré de 220 centimètres de diamètre. Pour cela, il n’utilise aucun procédé mécanique susceptible de l’aider, mais écrit à main levée. Les images et les planches du dictionnaire sont reproduites avec le plus de précision possible.

Article réservé à nos abonnés Lire aussi Les arts philosophiques d’Anne et Patrick Poirier en trois expositions

Barbier, qui est né en 1965, a conçu ce projet en 1992 et, celui-ci n’étant pas le seul qui l’occupe, il n’est encore qu’à la lettre p des noms communs. Un souci de précision l’amène à ajouter des errata lorsqu’il s’aperçoit qu’il s’est trompé d’orthographe. Il montre Nantes 24 pages, le premier allant De A à Alpha, le dernier Du panneau à la défaite.

Dans le Banana Hangar, où il les expose pour la première fois en France, elles ne sont pas classées par ordre alphabétique ordinaire, mais dessinent des lignes en zigzag. Sculptures dont un monumental faux os en plastique nommé Entre les articulations (la langue) sont insérés, confirmant le sens du jeu de mots et l’ironie propre à Barbier. Il a également créé, en empruntant des peluches au Muséum d’histoire naturelle de Nantes, l’installation Les pages roses. De ces animaux, du ragondin au bison, échappent en effet les citations latines que le titre laissait espérer. Le dictionnaire est donc omniprésent.

Mythologie et ironie

Pour recopier un livre, Barbier n’est pas le premier à y avoir pensé. Dans les années 30, José Luis Borges invente ainsi le personnage de Pierre Ménard, qui copie le don Quichotte par Cervantès. Quant à la copie d’images, l’histoire de l’art regorge d’exemples de tels pastiches ou vols. Mais Barbier fait tout pour rendre l’original reconnaissable, et expose même la couverture de son Petit Larousse illustrated à partir de 1966. Par provocation ? C’est ce qui vient immédiatement à l’esprit. Un artiste est censé avoir des idées originales ou même – mieux encore – se laisser emporter par l’inspiration et s’y soumettre aveuglément. Cette mythologie, très usée mais régulièrement rajeunie à coups de romantisme et de Van Gogh, subit avec Barbier un démenti complet. Une autre mythologie, qui anime les pratiques dites conceptuelles depuis les années 1960, requiert au contraire des lectures, des théories et des systèmes. Mais un dictionnaire n’est pas un traité et le copier n’est pas très puissamment théorique. Barbier se moque donc autant de l’artiste inspiré que de l’artiste pensant. La dérision généralisée.

Il vous reste 40,48% de cet article à lire. Le reste est réservé aux abonnés.

visit this web-site