June 22, 2021

en Côte d’Ivoire, un village contre l’Etat

A l’entrée du village de Séréodé, au nord-est de la Côte d’Ivoire, un tronc d’arbre a été posé en travers de la route. A l’approche du camion et de la jeep, une poignée de jeunes hommes indiquent par des gestes qu’il n’y aura pas de passage ce matin-là. Au moins « Pas tant que les promesses faites ne sont pas tenues », précise le plus âgé d’entre eux, Anderson Kouassi, 45 ans. En cause, la poussière qui s’élève de cette piste violette dès qu’un véhicule l’emprunte. Un nuage de particules qui envahit les poumons et rougit les yeux, les vêtements et la peau.

Président de la jeunesse du village, Anderson Kouassi exige que « Ceux qui profitent de la route en prennent soin ». Deux heures plus tard, un camion-citerne a pulvérisé la piste pour tasser la poussière. La jeep et le camion peuvent poursuivre leur route vers leur destination : le site abritant la mine de manganèse et l’usine d’enrichissement du minerai qui est la source de tous les conflits depuis plus de dix ans dans ce petit coin de la Côte. d’Ivoire situé à une vingtaine de kilomètres de la frontière avec le Ghana.

Aujourd’hui, les villageois ont eu gain de cause. Mais “C’est rarement le cas”, précise le chef de la fronde : « D’habitude, soit on nous ignore, soit on nous envoie la gendarmerie. “ Bloquer la route à cause de la poussière, cela peut sembler disproportionné. Mais ces derniers mois, avec les travaux d’extension de l’usine, les passages répétés de gros camions transportant des pièces d’usinage à l’aller et du manganèse au retour ont provoqué de véritables tornades rouges. Les habitants se plaignent de tousser « Qui ne finissent pas » et une foule d’autres inconvénients.

« Nous aurions dû nous joindre à la plainte de nos frères du village de Similimi, conclut Anderson Kouassi. Nous souffrons comme ils ont souffert toutes ces années. “

« Montagnes de pierre noire »

En janvier, treize habitants et le chef de Similimi, un village à peine à 2 km de Séréodé, ont déposé une plainte devant la Cour de justice de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) contre l’État ivoirien. Ils l’accusent d’être « Responsable des violations des droits humains commises à leur encontre » et à avoir « N’a pas réussi à les protéger des violations des droits humains commises par des tiers dans le cadre des opérations de la société minière Bondoukou Manganèse SA (BMSA) ». Une approche inédite en Côte d’Ivoire.

Le groupe de plaignants Similimi reproche aux autorités ivoiriennes leur “Négligence” et n’avoir rien fait contre “L’accaparement des terres” dont la compagnie minière indienne BMSA serait responsable. Entre ce dernier et le village, un climat de guerre froide règne aujourd’hui, sans confrontation directe, mais ponctué de procédures judiciaires.

Pourtant, tout avait plutôt bien commencé. De l’aveu même des habitants de Similimi, ce sont eux qui, au milieu des années 2000, avaient « Montré aux ingénieurs indiens les montagnes de pierre noire » entourant leur village. Ils ne savaient pas encore qu’il s’agissait du manganèse, un minéral stratégique (le quatrième métal le plus utilisé au monde) qui sert notamment à fabriquer de l’acier et des composants pour l’industrie chimique.

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Dans la foulée, en 2006, la société Taurian, ancêtre de BMSA, a obtenu un permis d’exploration en « Conditions opaques », précise Hyacinthe Kouassi, expert du secteur minier ivoirien régulièrement consulté par les bailleurs de fonds internationaux.

Très vite, l’exploration prend des allures d’exploitation. « Leur permis leur donnait le droit d’extraire 50 000 tonnes pour faire des études, mais ils en ont pris près de 200 000 tonnes », rapporte Hyacinthe Kouassi sur la base des témoignages recueillis à l’époque. La période de prospection donnant droit à des exonérations fiscales, ce procédé est une astuce – illégale – bien connue dans le secteur minier.

Des abus, la société serait coutumière. En 2010, alors que l’étude d’impact environnemental et social n’a pas été validée par les autorités ivoiriennes, elle a commencé à extraire du manganèse. Pire, rappelle l’expert, l’étude « Ignoré les villages qui se trouvaient dans le périmètre du site concerné ». Comme Similimi, qui se trouve pourtant à moins de 100 mètres d’un des sites exploités. Contactée à plusieurs reprises, la BMSA n’a jamais répondu aux sollicitations des Monde Afrique.

« Nos plantations ont été détruites »

Contrairement à d’autres minéraux, l’extraction du manganèse se fait à partir de la roche des collines et des montagnes, et non des entrailles de la terre. Les mines minières couvrent une vaste superficie et les environs de Similimi offrent un paysage lunaire. Sur les collines poussaient autrefois des anacardiers, des orangers, des avocatiers, des ignames, du café et du cacao y étaient cultivés. Aujourd’hui, ils sont devenus des caveaux à ciel ouvert. « Toutes nos plantations ont été détruites, nous n’avons presque plus rien à manger », explique Gérard Kouma, l’un des plaignants.

Retrouvez l’intégralité du reportage vidéo de Laureline Savoye en cliquant ici.

Comme presque toutes les personnes rencontrées dans ce village de près de 600 habitants, Gérard Kouma dénonce la manière dont l’entreprise a indemnisé sa famille. Si un barème d’indemnisation est prévu par le code minier, les modalités n’ont pas été respectées. Selon les villageois, l’État n’a pas non plus joué son rôle protecteur ici. « L’indemnisation a été faite à la préfecture, mais nous n’avons reçu aucun document attestant les paiements et les agents ont pris 10 % de commission sur les sommes dérisoires », accuse Gérard Kouma.

Calcul de l’indemnité « A été fait avec un doigt mouillé », explique Michel Yoboué, du Groupe de recherche et de plaidoyer sur les industries extractives (GRPIE), une ONG de défense des droits des communautés minières ivoiriennes qui accompagne les habitants dans les démarches judiciaires. Il poursuit : « L’entreprise et certaines agences de l’Etat ont profité du flou foncier régnant dans le pays, ainsi que de la naïveté de certains planteurs, pour s’emparer de leurs terres à peu de frais. “ Aujourd’hui, les plaignants demandent à l’Etat de les indemniser de tous les dommages subis à hauteur de 12 milliards de francs CFA (environ 18,3 millions d’euros).

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Les accusations de corruption sont confirmées par un haut responsable du gouvernement local, sous couvert d’anonymat. Ce dernier reconnaît qu’il y a eu “Mouton noir” parmi les fonctionnaires, avec « La complicité à tous les niveaux », et s’interroge sur les conditions du renouvellement du permis d’exploitation de BMSA, en 2018, alors que tous « Ces problèmes étaient déjà bien connus ». Mais selon lui, l’arrivée d’une nouvelle équipe à la préfecture de Bondoukou marque un tournant, car « La nouvelle administration s’est emparée de front de ce dossier catastrophique où une entreprise ne joue pas franc jeu ».

A Similimi, au nord-est de la Côte d'Ivoire, les villageois vivent au milieu de rochers riches en manganèse.

Un revirement qui arrive trop tard, selon les habitants. « La mine aurait dû nous donner de la richesse, elle nous a apporté de la misère », résume Gérard Kouma. Le chef du village, Adou Kouamé, décrit en détail les nuisances qui rythment leur quotidien : explosions à la dynamite, chutes de pierres à proximité de la mine, sources d’eau polluées, terres stériles, plantations dégradées par la poussière… “Petit paradis” dans lequel il a grandi n’est plus.

Sa plus grande détresse ? Cette “Les gens de la mine” détruit les forêts sacrées et les collines – lieux de culte et de culte – autour de Similimi. « Ils ont tué notre fétiche, notre génie protecteur, et aujourd’hui il n’y a plus de communion entre nous et les ancêtres », explique le chef, qui y voit la principale cause de la baisse de la production alimentaire. Estimant que cette destruction a ” diminue [son] autorité avec les populations », il se sent aujourd’hui un “Grande colère” contre l’Etat.

Le précédent guinéen de Zogota

L’entreprise fait la sourde oreille. Quelques villageois ont en effet été recrutés par intérim, ces dernières années, pour travailler comme manutentionnaires sur le site minier, mais cela n’a rien financé, construit ou réparé depuis plus de dix ans dans une ville qui n’a ni électricité, ni eau potable. l’eau. Certains l’accusent également d’avoir cherché à saper la cohésion du village. « Ils m’ont proposé de l’argent à plusieurs reprises, ce que j’ai refusé. Et après ça, ils ont répandu la rumeur, y compris à mon père, que j’avais reçu 5 millions de francs CFA », confie Michel Kra Kouman, également plaintif.

Les habitants de Similimi exigent aujourd’hui d’être “Compensé” et « relocalisés ». cependant, « Il peut être très difficile de partir », tous les mêmes « Le village n’est plus ce qu’il était », déplore Michel Kra Kouman. D’autres prétendent que c’est d’abord l’entreprise qui part. Une demande partagée par les villages alentours, comme celui de Séréodé. En attendant, certains s’interrogent sur le choix d’avoir porté plainte contre l’Etat. « Le tribunal de la CEDEAO n’est pas compétent pour connaître d’une plainte contre une entreprise, justifie Michel Yoboué. Et nous ne savons pas ce que cela aurait été dans un tribunal de notre pays. ”

Lisez notre sondage : Guinée : les milliards de Simandou

Ce militant aguerri, qui a coordonné par le passé les campagnes « Publiez ce que vous payez » pour les industries extractives, connaît le “Résonance” qu’est-ce que ce genre d’affaire peut avoir “Quand il est transporté à l’international”. Il a en tête le précédent de la mine de fer de Zogota en Guinée. Après une plainte déposée par les villageois, la cour de justice de la CEDEAO a condamné l’Etat, en 2018, à verser 4,56 milliards de francs guinéens (environ 430 000 euros à l’époque) en réparation des meurtres et violences perpétrés. contre les communautés protestataires. Une histoire que l’on aime raconter à Similimi pour faire naître un peu d’espoir.

Plus au sud, Hiré, un village proche d’une mine d’or, a été « réinstallé » un peu plus loin dans la même région. après de longues concertations entre l’Etat, la société minière et les collectivités concernées. Des gens de Similimi s’y sont rendus pour savoir ce qui s’était passé. A leur retour, ils sont allés tout raconter à « Leurs frères de Séréodé » qui voient chaque jour l’usine et la mine grignoter leurs plantations, leurs sources d’eau et leurs lieux de culte. « Il faut se préparer et l’Etat se redresser pour ne pas perdre la terre de nos ancêtres », raconte Anderson Kouassi, le président des jeunes du village, le visage rougi de poussière.

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