June 25, 2021

“Avec Duras, je suis passé de l’aversion à la passion”

Benoît Jacquot a choisi d’adapter Suzanna Andler, une œuvre méconnue de Marguerite Duras pour, explique-t-il, la tension et le mystère qu’elle recèle.

Quels sont vos premiers souvenirs de Marguerite Duras ?

Je l’ai d’abord découverte en tant que lectrice de Les petits chevaux de Tarquinia ou alors Marin de Gibraltar (Gallimard) dans les années 1960. J’ai détesté. Cela me semblait le summum de la littérature chic et maniérée, vénérée par une sorte de village d’intellectuels avec lequel je n’avais aucun lien. Il y avait sans doute aussi dans cette révulsion une sorte de misogynie adolescente. C’est lorsqu’elle est devenue cinéaste avec La musique (1967) que je l’ai reconsidéré. Rivette et les gens de Carnets de cinéma avait défendu le film qui rencontrait une certaine adversité commerciale et critique. Je suis allé le voir à l’envers et j’ai été attrapé. Je suis revenu aux livres après ce détour par le cinéma. Et je suis passé de l’aversion à la passion.

Et puis tu l’as rencontrée…

J’étais alors un jeune assistant réalisateur. Parmi mes camarades, comme on le disait à l’époque, l’un d’entre eux, qui avait travaillé avec Duras et s’apprêtait à le refaire pour son film Nathalie Granger (1972), lui proposa de le remplacer, sachant que je l’enviais de l’avoir aidée. Je suis allé rue Saint-Benoît, où elle habitait, à Paris, et j’ai sonné à sa porte. Rapidement, nous sommes devenus amis. Alors je n’ai pas seulement Nathalie Granger, mais alors La femme du Gange (1974) et Chanson indienne (1975). Lors de la préparationChanson indienne, j’ai commencé à écrire mon premier long métrage, Le musicien assassin (1975), dans sa maison de campagne à Neauphle-le-Château [Yvelines].

Vous avez dit qu’elle vous avait “délégué le cinéma”. Qu’est-ce que ça veut dire ?

Sur le tournage, elle était là. Elle regarda. J’ai traduit pour elle, en langue durassienne, la langue du cinéma, cette langue technique qu’elle détestait. Je lui ai fait quelques suggestions. Elle avait un véritable appétit de surprise… Elle attendait d’être émerveillée ou abasourdie par ce qu’elle pouvait voir le lendemain lors de la projection des rushes. S’il n’aimait pas ça, on recommencerait, comme c’est arrivé pour Le bateau de nuit (1979). Elle m’a appelé son bras droit.

Pourquoi avoir choisi précisément « Suzanne Andler », une pièce peu jouée qu’elle n’aimait pas ?

Elle a voulu me faire cadeau d’un texte pour que je puisse en faire un film. Sans doute me reprochait-elle implicitement de ne pas l’avoir déjà fait. Elle était un peu contrariée. Elle ne pensait pas qu’elle était la queue d’une poire. Elle m’a suggéré d’adapter Dix heures et demie du soir en été, un texte de 1960 que Jules Dassin avait mis en scène en 1966 avec Melina Mercouri et Romy Schneider. Mais cela ne m’a pas beaucoup plu. Je lui ai dit : « Moi, ce que j’aimerais filmer, c’est Suzanna. Elle a répondu : « Si tu me promets que tu le feras, vas-y, prends-le. » C’était un an avant sa mort, en 1996.

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