July 24, 2021

Au Festival de Cannes, Léa Seydoux a brillé par son absence

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« Déception » d’Arnaud Desplechin. Copyright Shanna Besson – Why Not Productions

Le suspens aura duré quelques jours, mais elle n’est pas venue. Positive au Covid – bien qu’asymptomatique grâce au vaccin – Léa Seydoux est finalement restée chez elle à Paris, Garbo involontairement, malgré quatre films projetés au Festival de Cannes cette année : La dépêche française par Wes Anderson, L’histoire de ma femme de Ildiko Enyedi et France par Bruno Dumont en compétition, ainsi que Tromperie par Arnaud Desplechin dans la nouvelle section prestigieuse « Cannes Première ». Un enregistrement.

En acceptant de laisser un instant la froide analyse des faits, que peut nous dire une comédienne absente ? Que son image suffise peut-être. Que ses rôles la révèlent assez. Même si, concernant Léa Seydoux, l’affaire semble plus compliquée : sa force réside parfois dans sa capacité à s’absenter d’elle-même, dans ce léger détachement qu’elle affiche devant la caméra, cette façon de regarder presque à travers même quand elle regarde à l’objectif, peut-être à la recherche d’une ligne de fuite. Léa est ici et ailleurs, tel est le lien entre tous ses rôles. Un vertige que l’on ressent d’autant plus fort que dans les quatre films présentés avec elle sur la Croisette, aucun thème particulier ne se dégage entre ses personnages, si ce n’est leur amour mutuel pour la fiction, l’art, et donc potentiellement une forme de mensonge.

« France » de Bruno Dumont – Bande annonce

Elle est l’amante d’un écrivain célèbre dans Tromperie, inspiré de Philip Roth, une surface fantastique sur laquelle le personnage masculin incarné par Denis Podalydès vient se coller, malgré de longues discussions et beaucoup d’amour charnel. Chez Wes Anderson, l’actrice révélée par Christophe Honoré dans La belle personne (c’était en 2008) illumine la meilleure partie du film, dans la peau d’une muse face à un artiste fou et psychopathe incarné par Benicio Del Toro. Elle apparaît en modèle nu, mais en deux pas et trois mouvements, renverse le cliché de la femme-objet et prend littéralement le pouvoir dans le film. Dans L’histoire de ma femme, drame romantique en costume adapté d’un classique de la littérature hongroise, Seydoux incarne la femme d’un capitaine de navire qui ne parviendra jamais, même après une vie, à percer le mystère de son désir.

Dans ces trois rôles, la comédienne semble s’être donnée comme mission impératif de bousculer le formalisme un peu lisse des cinéastes, sans être sûrs qu’ils sentent vraiment ce qui est en jeu – sauf Arnaud Desplechin, qui lui confie l’un de ses plus beaux rôles, d’une maturité exceptionnelle. Seydoux joue les films contre eux-mêmes, en quelque sorte. Elle apporte de la chair, un engagement physique et mental profond auquel elle nous a habitués depuis longtemps, à Kechiche par exemple dans la tornade La vie d’Adèle.

« Déception » d’Arnaud Desplechin – bande-annonce

Dans de somptueuses tenues Vuitton, Léa Seydoux se laisse envahir par le regard à la fois provocateur et critique de Bruno Dumont, qui ne lâche rien et scrute son visage sans relâche – elle est presque partout. En revanche, le réalisateur lui donne la lourde charge de rendre son personnage humain, appréciable, émouvant, au-delà du scénario qui l’alourdit. Progressivement, France devient le portrait d’une actrice glaciale dont la mise en scène demande à craquer. Ce que Léa Seydoux fait à merveille, sans sourciller.

Contrairement aux grands technicienss du théâtre, elle n’est peut-être pas faite pour tout jouer – même si on en doute : son rôle dans le prochain James Bond, Demain ne meurt jamais, devrait le confirmer. Elle démontre pourtant film après film qu’elle a déjà rejoint les grandes actrices du cinéma moderne, capables de se faire une éternelle énigme, un puits de mélancolie inexpliquée qui bouleverse. Le dernier coup de France, où Léa Seydoux fixe la caméra, reste longtemps en mémoire.

France par Bruno Dumont. En compétition. Sortie le 25 août.