« A quoi ça sert d’aller à l’école si tu ne peux pas travailler ? » : confidences de femmes afghanes dans un salon de beauté, à Kandahar

Par Ghazal Golshiri

Publié le 09 novembre 2021 à 10h15, mis à jour hier à 11h19

A Kandahar, sans doute encore davantage que dans le reste de l’Afghanistan, les femmes sont les grandes absentes de l’espace et de la vie publics. Leur existence « visible » n’a pas beaucoup changé depuis la prise de contrôle du pays par les talibans. Les rares Afghanes qui sortent en public passent comme des fantômes, enveloppées dans des burqas poussiéreuses, de couleurs pastel. Pour les voir et les entendre, les possibilités sont peu nombreuses. Mais derrière la porte métallique du salon de beauté Zaiwar, situé dans le quartier populaire de Bargah, une fois au sous-sol, le voile des femmes tombe et leur parole se libère. Dans un vacarme de cris et de musique indienne, elles sont une cinquantaine, en ce jeudi, début du week-end. Pour se frayer un chemin dans cette foule compacte, il faut jouer des coudes.

La propriétaire du salon, aussi appelée Zaiwar, est une femme confiante au regard dense. Née en Iran, elle a appris le métier d’esthéticienne avec sa mère. Elle est la seule, dans le salon, à exhiber fièrement des lèvres botoxées et un nez retouché. « Je l’ai fait en Iran », glisse cette femme de 28 ans. Elle a repris le travail il y a quelques semaines, après une pause d’un mois, à la suite du passage de l’ensemble du pays aux mains des talibans, le 15 août. « J’avais peur », glisse Zaiwar. Elle a néanmoins rouvert son salon. Son mari, vendeur de fruits secs, ne parvenait pas à subvenir seul aux besoins des cinq membres de leur famille.

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Zaiwar a décroché les grandes affiches qui ornaient les murs de son commerce, montrant des femmes sans voile et maquillées, et les a disposées dans une pièce discrète. « Pour que les talibans ne les voient pas s’ils font irruption ici », dit-elle. A leur arrivée au pouvoir, elle qui mettait des pantalons moulants sous sa burqa n’avait plus de quoi s’habiller. « Je me suis acheté des punjabis, des pantalons amples et traditionnels », glisse cette femme, dont tous les frères et sœurs sont partis en Allemagne. « Ils m’ont appelée aujourd’hui. Ils pleuraient et me suppliaient de venir les rejoindre, à cause de la situation sécuritaire », explique l’esthéticienne, tandis qu’elle couvre le visage d’une cliente de fond de teint pâle avant de lui appliquer des faux cils. Celle-ci est invitée à un mariage le soir même.

« J’ai envie de crier »

La famille de Zaiwar, comme toutes les femmes rencontrées dans ce salon de beauté, est d’autant plus inquiète que, le 15 octobre, une attaque-suicide a eu lieu à quelques dizaines de mètres de là, dans une mosquée. Ce jour-là, un vendredi, le salon était fermé. Mais plusieurs de ses connaissances ont été blessées. L’attentat, qui a tué 47 personnes, a été revendiqué par l’organisation Etat islamique, ennemie et rivale des talibans, très active depuis leur prise du pouvoir.

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« A quoi ça sert d’aller à l’école si tu ne peux pas travailler ? » : confidences de femmes afghanes dans un salon de beauté, à Kandahar

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